Le temps de la Mattanza


La Sicile est une terre de tradition. Quand le printemps arrive dans l’archipel des îles Égades, entre Trapani et Marsala, une poignée de Siciliens s’adonne encore à la Mattanza, un nom de l’Antiquité qui signifie « massacre » pour baptiser une pêche au thon qui était pratiquée par les Grecs et les Phéniciens. Concrètement, quand de grands bancs de thons rouges migrent pour aller se reproduire dans les mers plus chaudes, ils sont interceptés en passant le long de l’île de Favignana. Cette pêche spectaculaire et dangereuse se déroule selon un rite jalousement gardé. Torses nus et pantalons retroussés, les pêcheurs traditionnels nommés les Tonnaroti s’agglutinent sur de longs bateaux noirs placés en cercle. Au fond de l’eau, ils ont étendu une madrague, formant ainsi un piège de plusieurs étages. Quand des centaines de thons sont prisonniers, les pêcheurs hissent progressivement le filet qui se referme peu à peu pour former une nasse qui se rétrécit. Les poissons se retrouvent alors confinés dans une petite surface baptisée « camera della morte » (chambre de la mort). Tout au long de l’opération, les hommes s’égosillent en chantant des cantiques à la gloire des Saints avant de passer aux refrains méprisants à l’égard des Turcs, des Maures, des Sarrasins et des Levantins, autant de peuples qui ne croyaient pas à la foi chrétienne. Puis quand les thons se retrouvent piégés dans l’espace rétréci du filet et s’agitent à la surface de l’eau dans un bouillon d’écume impressionnant, les pêcheurs scandent alors à tue-tête une sarabande mortelle avant de dire une prière silencieuse. Une fois l’invocation achevée, le massacre commence.

C’est un corps à corps majestueux entre l’homme et la bête. Les Tonnaroti harponnent les flancs argentés des puissants poissons qui se débattent à grands coups de queue venant frapper le bord des bateaux dans un vacarme assourdissant. L’exercice est extrêmement dangereux, car les pêcheurs sont penchés en avant jusqu’aux hanches. Un seul coup de queue de ces thons qui peuvent peser plus de deux-cents kilos est capable de briser une colonne vertébrale en deux. À l’instant où les Tonnaroti plantent leurs harpons crochus dans le flanc des poissons, le blanc de l’écume devient un tourbillon de sang rouge-écarlate qui brille sous le soleil. C’est un véritable massacre. C’est la Mattanza.

Extrait du livre « Avanti ». Le combat de l’Antimafia © Antimafia.net


Un commentaire

  1. Merci pour l’article sur ce massacre.
    A Favignana, l’on peut encore visiter l’usine de mise en conserve du thon (visite guidée).
    C’est très impressionnant. L’usine était exploitée par la puissante famille sicilienne Florio, créatrice de la course automobile « Targa Florio »

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